03/06/2007

Nord/Sud

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L'Union européenne pousse les pêcheurs africains à l'exil
Par Jean Abbiateci (journaliste) 17H42 31/05/2007

Sur le marché de Soumbedioun, à Dakar (STRNew/Reuters).

En permettant à ses chalutiers de pêcher au large des pays du Sud grâce à des accords bilatéraux, l'Union européenne est accusée de fragiliser l'économie locale. Et de favoriser l'émigration.

Un samedi matin, dans les allées bondées d'une grande surface parisienne. Au rayon poissonnerie, la tranche de thon est à 12 euros. Idéal pour un dîner en famille, devant le journal télévisé. Lequel montre régulièrement des images de barques s'échouant aux Canaries ou en Sicile, avec à leur bord des dizaines de migrants subsahariens. Dans l'assiette, un morceau de poisson; sur l'écran, des clandestins africains. Aucun rapport? Voire.

Après la Chine, l'Europe est l'une des principales pêcheries, avec 7,5 millions de tonnes de poisson récoltées chaque année par une flotte de 97 000 navires. Mais les réserves halieutiques, surexploitées depuis un demi-siècle, s'épuisent. Les trois-quarts du stock disponible ont été péchés, selon l'organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO). Le risque de voir certaines espèces disparaître est réel, et l'activité pour les pêcheurs des états membres est menacée.

Ce problème d'approvisionnement s'est compliqué au milieu des années 70, lorsque de plus en plus de pays du Sud ont élargi leur Zone économique exclusive (ZEE) de 12 à 200 milles nautiques. Les chalutiers basques, bretons ou allemands, habitués à mouiller dans ces eaux étrangères depuis plusieurs siècles, ne pouvaient plus y accéder.

Des accords contestés avec les pays du Sud

Pour aider ses 400 000 pêcheurs -et le reste de la filière-, l'Union européenne a signé des accords bilatéraux avec plusieurs pays de la zone ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique). Le principe: en échange d'une participation financière (par exemple près de 86 millions d'euros par an avec la Mauritanie), les pêcheurs européens ont eu le droit de venir prélever une certaine quantité de poissons, les pays ACP n'ayant pas toujours la flotte nécessaire pour exploiter eux-mêmes ces ressources.

Jusqu'en 2002, ces deals dits de "paiement pour accès" étaient uniquement commerciaux, entérinant le principe du "payer-pêcher-partir". "Ces accords participent à la surpêche, menacent la sécurité alimentaire des pays en développement et empêchent le développement des industries de pêche locales. Les pays industrialisés sont accusés de
payer une somme très faible pour des zones de pêche très riches", dénonçait le World Wildlife Fund (WWF).

Prenant en compte en partie ces critiques, la réforme
de la politique commune de la pêche, en 2002, s'est orientée vers des Accords de partenariat dans le domaine de la pêche (APP) plus responsables et plus équitables. Un pourcentage de la compensation financière touchée par le pays est affecté pour "moderniser le secteur de la pêche locale, le rendre plus compétitif, améliorer les
normes phytosanitaires et aider au développement des secteurs ayant des liens avec la pêche, notamment les infrastructures de débarquement", explique le Commissaire européen à la pêche et aux affaires maritimes Joe
Borg.

Des pêcheurs qui deviennent passeurs

Des intentions louables. Mais les bateaux européens sont toujours perçus comme des pilleurs, particulièrement par les pêcheurs d'Afrique de l'Ouest. "Quand les grands chalutiers de haute mer européens pêchent dans la zone sud de la Mauritanie, ça se ressent directement sur les prises des artisans de Saint Louis", explique Dao Gaye, président
du collectif national des pécheurs du Sénégal.

A Dakar, au marché de Soumbedioun, où l'arrivage du jour est trié, les espèces nobles comme la daurade sont acheminées vers le marché européen. Les espèces communes comme la sardine finissent dans les échoppes locales. Ici, le poisson est l'un des rares sources de protéines abordables et fait vivre de nombreuses familles. Mais au fil des ans, les pêches artisanales sont de plus en plus maigres.

Les locaux n'ont plus les moyens de subvenir à leurs besoins et les jeunes sont tentés par l'émigration. Les quais d'Afrique de l'Ouest bruissent également d'histoires de pêcheurs reconvertis passeurs de clandestins vers les Canaries. Le propriétaire d'une "patera" (barque) peut obtenir plus de 500 euros par clandestin. Une véritable pêche miraculeuse dans un pays où le PIB par habitant dépasse à peine les trois dollars et demi par jour.

La concurrence des chalutiers européens n'est pas la seule explication à l'augmentation du nombre de candidats à l'émigration. Mais à l'heure où la Commission européenne a fait du développement l'un de ses chevaux de bataille, le problème des accords de pêche montre la nécessité pour l'Europe d'instaurer des rapports économiques Nord-Sud plus équilibrés. Nos tranches de thon ont des arêtes dures à avaler.

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