
Cachan, un an après
Que sont-ils devenus ? Toute la semaine, l’Humanité donnera la parole aux anciens de Cachan avec un portrait quotidien. L’occasion de découvrir, loin des images d’expulsion et de répression, leur regard sur la lutte du gymnase Belle-Image, mais aussi sur leur vie actuelle et sur cet itinéraire de migrant, souvent mouvementé, jamais anodin.
Aujourd’hui : Diakité, ancien délégué du « deuxième étage » du squat, originaire du Mali.
Dans le bâtiment F de Cachan, Diakité habitait au deuxième étage avec sa femme et son fils. Régularisé, l’ancien délégué du squat vit aujourd’hui dans un foyer à Créteil.
Jusqu’en 2000, Diakité était un commerçant heureux. Boutons, popeline, fils de machine à coudre : à Bamako, sa boutique de mercerie tournait bien. « J’avais même réussi à faire une autre boutique pour mon petit frère. » Il avait aussi de quoi payer un studio où il vivait avec sa femme Mawa et leur fille, qui avait alors un an. Ce même studio qu’elle a continué à habiter plus tard, quand Diakité a quitté le Mali. Après le début de ses malheurs, le 2 août 2000 : « Pendant la nuit, des bandits sont allés casser la boutique de mon petit frère. Voyant ça, mon fournisseur, qui avait des dettes sur moi, a commencé à me réclamer l’argent. Je n’ai pas eu d’autre choix. Pour rembourser, j’ai dû vendre mon autre boutique. Avec l’argent, j’ai décidé de venir en Europe : je n’avais plus rien là-bas. »
L’histoire cachanaise de Diakité commence trois ans plus tard, en avril 2004. Deux mois auparavant, Mawa, sa femme, l’a rejoint, l’obligeant à quitter le foyer du 15e arrondissement de Paris où il vivait depuis presque trois ans. « Il était impossible d’y vivre en couple. Alors un ami nous a présenté quelqu’un qui habitait ce grand squat installé dans une ancienne cité universitaire bientôt démolie. Nous nous sommes installés en avril. Le même mois, une ordonnance d’expulsion a été collée sur le bâtiment. » Diakité est choisi comme « délégué » pour représenter le deuxième étage où il vivait.
Récit d’une mobilisation et d’un combat qu’il est fier d’avoir mené jusqu’au bout. Ordonnances préfectorales, manifestations, protocoles refusés et négociations : son histoire à Cachan, ce jeune père de famille, âgé de trente-cinq ans, la raconte en choisissant chacun de ses mots, entre un « nous » dont il est une des émanations officielles et un « je » policé, privé de considérations personnelles. Près d’un an après l’évacuation, Diakité n’a pas abandonné son rôle de porte-parole. Dates, noms et remerciements : rien n’est laissé au hasard.
Point de départ de ce combat : une trahison. « Une catastrophe », plus exactement. « Le 4 août 2004, le préfet nous a demandé de nous faire recenser et nous a dit que ceux qui vivaient en France depuis cinq ans ne seraient pas expulsés : 680 personnes avaient accepté de déposer leur dossier avec la photocopie du passeport. Mais en octobre, le préfet a envoyé les premières réponses aux habitants du 5e étage, avec arrêté préfectoral de reconduite à la frontière pour ceux qui n’avaient pas de papiers. C’est là qu’a commencé le combat : nous avons dit aux habitants du 5e de ne pas bouger et nous sommes restés avec eux. Après cela, nous n’avons plus jamais rien cru des promesses qu’on nous a faites. Et nous avons eu raison. »
Aujourd’hui régularisé, Diakité vit, avec Mawa et ses deux derniers enfants qu’ils ont eus en France, dans une chambre de vingt mètres carrés, au troisième étage d’un foyer de France terre d’asile, à Créteil. C’est là que la famille a été relogée après l’évacuation du gymnase Belle-Image où ils avaient vécu cinquante jours, dans la promiscuité et l’angoisse des négociations. Aujourd’hui, la famille rêve d’un « vrai logement ».
Sa décision de partir « pour l’Europe », Diakité l’a prise dans le plus grand secret, avec sa femme, sans en parler à personne. Il aurait préféré l’Espagne, il a choisi la France. « Le problème c’était l’hébergement, explique-t-il. En France je n’avais pas de famille, ni personne de ma région, mais j’avais des copains. Quand je suis arrivé, je suis allé chez le frère d’un ami qui m’a hébergé quelques mois jusqu’à ce que je trouve une chambre dans un foyer. » Grâce à l’argent qui lui restait de la vente de sa boutique, il a payé son visa tourisme d’une durée d’un mois et demi. Il l’a obtenu rapidement. « J’ai payé 16 000 francs CFA, soit 24 euros », précise-t-il avant d’admettre dans un sourire : « Être commerçant m’a aidé. » Rien de plus sur « la chance » qui lui a permis de l’avoir « du premier coup ». Rien de plus, non plus, sur ce qu’a représenté ce départ dans sa vie : « Si j’avais eu des sous, je serais resté pour développer mon pays », prévient-il.
Avant de venir en France, Diakité a d’abord grandi dans un village au nord du Mali, avant d’être emmené à l’âge de huit ans en Côte d’Ivoire par un oncle « qui n’avait que des filles et voulait un garçon ». C’est là, à Abidjan, qu’il a été scolarisé dans une école franco-arabe. De retour dans son village, à l’âge de vingt ans, « pour retrouver ses vrais parents », il a commencé à faire des trajets réguliers vers Bamako pour de petits commerces, histoire aussi de « tâter le terrain ». Avant de finalement s’installer dans la capitale pour y ouvrir son commerce.
« Nous, les Africains, on est des aventuriers, c’est obligé », détaille-t-il. Alors, à Paris, il s’est toujours débrouillé pour travailler. Dans le bâtiment et comme jardinier. « Depuis que j’ai des papiers, je ne fais plus le bâtiment, trop éprouvant, trop dangereux », explique-t-il. Les espaces verts, c’est dangereux aussi. « On coupe les bordures sur le bord de la nationale 104 et de l’A86… Si une voiture sort de la route, c’est pour nous. En France, de toute façon, les sans-papiers font le travail que les Français ne veulent pas faire. Ils leur manquent juste les autorisations. »
Anne Roy
http://www.humanite.fr/
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