Le portable d'Abdelkader ne répond plus
«Je suis sur un bateau, à Marseille», a annoncé Abdelkader à Rachida, son amie. «Tiens bon», a-t-il ajouté.
Interpellé à Ermont le 26 juillet, Abdelkader a été expulsé par bateau vers l'Algérie, mercredi 8 août. Vers 4 heures du matin, une escorte policière est venue le chercher au centre de rétention du Mesnil Amelot. Il a été conduit à l’aéroport du Bourget. On lui a fait prendre un avion de la Police de l’air et des frontières à destination de Marseille, pour l’embarquement.
Le vendredi précédent, Abdelkader avait été roué de coups lors d’une première tentative d’expulsion à l’aéroport de Roissy. Il s’apprêtait à déposer plainte.
C’est un communiqué de la Cimade, le 6 août, qui a révélé les «violences graves» subies par deux étrangers, dont Abdelkader, lors de leur expulsion.
Ces violences ont eu lieu pour l'un à Orly, le 2 août, pour l'autre à Roissy, le 3 août. «Tous les deux ont été victimes lors de l'embarquement et loin de tout regard extérieur, d'actes de violences particulièrement choquants et démesurés de la part des agents de la Police de l'air et des frontières chargés de leur reconduite», relève la Cimade, seule ONG autorisée en rétention. Tous deux ont également témoigné avoir eu les pieds et les mains attachés avec de la bande adhésive, ils en portent effectivement les traces. L'un d'eux, qui a des ecchymoses un peu partout sur le corps et dont le visage tuméfié saigne encore lorsqu'il est entendu, raconte avoir été violemment jeté à terre avant de recevoir des coups au visage et sur le corps. L'autre, affaibli par une grève de la faim qu'il menait depuis plusieurs jours, porte des traces de strangulation, a du mal à respirer et se plaint de douleurs sur tout le corps. Il a déclaré que les agents de la PAF se sont assis sur lui dans l'avion afin de l'empêcher de crier, et ont ainsi bloqué sa respiration.» C'est Abdelkader.
Abdelkader, 33 ans, avait été arrêté le 26 juillet à la gare d’Ermont en sortant du travail. C’était son sixième jour dans une société du bâtiment. Auparavant, il avait travaillé cinq ans comme électromécanicien dans un garage.
Sans-papiers, il vivait en France depuis 2001, avec sa compagne de nationalité française, Rachida. Il s’était fait arrêter en 2003 mais la reconduite à la frontière n’avait pas été exécutée. Rachida a été avertie par le commissariat d’Ermont. Abdelkader est transféré au centre de rétention du Mesnil Amelot, où il commence aussitôt une grève de la faim. Alors que les recours sont engagés par le couple, le 3 août, le portable d’Abdelkader ne répond plus. C’est la Cimade qui prévient Rachida de la tentative d’embarquement de son ami à Roissy, et des incidents.
«Les policiers se sont acharnés sur lui, me raconte-t-elle. Il est grand mais il est très maigre. Il pèse cinquante kilos pas plus. Les policiers l’ont mis dans l’avion à bout de bras, comme on porte un enfant. Avec sa grève de la faim, il est devenu squelettique, pour ne pas dire cadavérique. Ses mains étaient déjà menottées mais il a été ligoté... Les policiers lui ont aussi ligoté les pieds pour l'embarquer. Mon ami porte des traces de strangulations autour du cou, des bleus aux poignets, et un hématome sur la tempe gauche. Il y a eu des insultes… Je ne sais pas à quelle époque on est revenus ? Tout s’est passé avant l’embarquement des passagers. C’est grâce à l’intervention du commandant de bord qu’on l’a fait redescendre. Je l’ai retrouvé dans un état de choc incroyable. Nous avons fait appel de la décision de reconduite à la frontière, mais ils ne lui ont pas laissé le temps d'attendre le résultat.»
Ni de témoigner. L’autre victime des brutalités a été expulsée par avion, dans la précipitation, dès le lendemain des faits par la préfecture de Loire-Atlantique. Rachida a quand même confié le dossier à une avocate pour qu'elle dépose une plainte avec constitution de partie civile.
Le 29 juin, le tribunal correctionnel de Bobigny avait relaxé pour «légitime défense» Salif Kamaté, un ressortissant malien, poursuivi pour «violences sur dépositaire de l'autorité publique» à la suite d’incidents lors d’un refus d’embarquement pour Bamako.
Rédigé le 15/08/2007 à 08:0016/08/2007
Témoignage a l'arrivée en Algérie
«Ils m'ont tapé la tête contre le mur»
Expulsé par bateau vers l’Algérie, le 8 août, Abdelkader a trouvé refuge chez un cousin, à Annaba, sur la côte Nord-Est. Il n’a pas la force de rejoindre sa famille et sa mère pour le moment. « Je vais rester encore quelques jours pour récupérer mon visage, me dit-il au téléphone. Je ne veux pas rentrer comme ça... que ma mère me voit comme çà. J'ai le visage d'un mort...». Abdelkader a perdu 14 kilos pendant sa grève de la faim. Il pèse 43 kilos. Il me raconte les violences subies lors de sa première tentative d’expulsion, le 3 août, à Roissy. La ligne téléphonique est mauvaise. Notre conversation est coupée deux fois. J’entends qu’Abdelkader marche sur du gravier, tout en parlant, ému.
« A l'aéroport de Roissy, j'ai dit aux trois policiers de la Police de l'Air et des Frontières que je ne voulais pas partir. J'avais fait appel de la reconduite à la frontière. J’étais en droit d’attendre le résultat. Ils m'ont dit “tu n'as pas le droit de refuser“. J'étais dans une petite pièce quand les violences ont commencé.
Les policiers m'ont d'abord tapé dans le ventre parce que je restais debout. Comme j'ai crié, la femme policer m'a pris à la gorge. Je lui ai dit “vas-y: tue moi !“. Elle m'a répondu “tu vas partir…“. Un troisième policier est passé derrière moi et m'a fait tomber par terre. Une fois allongé, alors que j’avais les mains attachées dans le dos par des menottes, ils m'ont attaché les pieds. Comme je protestais, ils m'ont dit “tu n'as aucun droit“.
Pour que je ne bouge pas, la femme policier est montée sur mon ventre et ma poitrine, debout. J’étais affaibli par la grève de la faim. Elle m'a tapé avec toute sa force. Elle s'en foutait. Ils sont tous les trois montés sur moi. Ils m'ont coincé la tête contre le mur pour m’immobiliser. J'ai hurlé que j'avais mal. Je leur ai dit de me tuer. Ils m'ont répondu “arrête de crier et on te lâche“. Ils m'ont tapé la tête contre le mur. J'avais une oreille bouchée à cause de ça. Puis ils m'ont étranglé pour que je ne crie pas. Mais vraiment étranglé... Je n'arrivais plus à respirer. J'ai perdu le souffle. D'ailleurs, cela m'a laissé des marques qui ont été constatées par les médecins.
Au bout d'un moment, un policier m'a pris les pieds, l'autre la tête et le troisième la ceinture. Ils m'ont porté comme un bout de bois pour me faire monter dans l'avion. J'ai crié pendant une heure. L'avion était vide. Puis les policiers ont décidé de me redescendre et de me ramener au centre de rétention. Dans la voiture, ils m'ont répété la même chose: “de toute façon tu vas partir“. “Si c'est pas aujourd'hui ce sera à Marseille. Il y a le bateau“.
Quand je suis arrivé au centre, j'étais rouge partout. J'avais mal partout. J'avais du sang sur les mains, les pieds, le visage... J'ai vu les gens de la Cimade. J'ai croisé aussi un autre sans-papiers, qui a eu le visage complètement cabossé, les yeux noircis par les coups.
Le mercredi d’après, les policiers sont venus me chercher au centre de rétention vers 4 heures du matin. Je n’étais pas du tout prévenu. Et mon amie non plus. Ils m’ont dit : “Tu vas prendre l'avion de la police. Tu n'as pas le choix: tu dois partir“. Ils ont laissé mes affaires, mes chemises, ma veste et même mon portefeuille et mes papiers. Quand je leur ai réclamé, ils m'ont dit “Après! Tu les auras après!“ Dans l’avion, j’ai encore vu des violences vis-à-vis d’un sans-papiers qu’ils avaient embarqué à Laval. J’ai dit : “quand même on est des êtres humains…“ “C’est pas la mafia qui nous reconduit à la frontière…“ J'avais froid. Je leur ai encore demandé mes affaires dans l'avion. Ils m'ont dit “Après! Après! Après!“ Finalement, je suis parti sans rien. Sur le bateau, j'ai seulement récupéré ma chaîne, une bague et mon portable qu'ils avaient ramassé sur une armoire ».
Abdelkader dit qu’il a encore mal à la poitrine et sur les côtes. Il dit qu’il se sent mal. Il a pris rendez-vous à l’hôpital pour y faire des radios.
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